Ces adultes qui ont survécu à un passé d’abus ou de négligence…


Plusieurs adultes qui viennent consulter ont des symptômes qui découlent du fait que leurs parents n’ont pas su répondre à leurs besoins de façon adéquate.
Ils ont survécu soit à la maltraitance active ; on parle d’abus sexuels, physiques, psychologiques, négligence chronique et sévère. Les abus physiques sont parfois très violents et ressemblent à de la torture systématique. La maltraitance psychologique, même si elle ne laisse pas de trace visible, est plus destructrice que la violence physique, d’ailleurs elle accompagne souvent la violence physique.
Elle se situe au cœur de la maltraitance, elle en constitue son élément le plus essentiel. Il peut aussi s’agir de maltraitance passive ; c’est-à-dire à la négligence où les parents n’ont pas été attentifs aux besoins de base ou de protection et d’amour.
Dans les deux cas, les besoins et émotions des enfants n’avaient pas d’importance et n’étaient pas considérés.
Une forme particulière de négligence est vécue également par les enfants « adultifiés », ceux-ci ont dû prendre en charge un parent malade ou un membre de la fratrie (maladie physique ou problématique de santé mentale par exemple).
Ils n’ont pas été considérés en tant que tels, mais pour leur utilité. Les besoins d’un ou des parents ont eu préséance sur leurs besoins d’enfant. Ils ont dû développer une maturité précoce, se construire eux – mêmes et forger leur identité en l’absence d’adultes pour les guider.
Le véritable traumatisme, sous-jacent à la maltraitance et à la négligence, c’est le fait d’avoir été abandonné(e), de ne pas avoir été protégé(e), de ne pas voir été important(e), de ne pas avoir compté(e).
Plusieurs personnes, qui ont survécu à la maltraitance, disent que la peur de l’abandon est plus souffrante que la douleur physique ou morale. Souvent, les troubles anxieux ou les réactions dépressives ont comme fondement la peur de l’abandon.
Les abus correspondent bien souvent à des évènements traumatiques qui se sont produits de façon répétée. Ils ont laissé des marques, car ils ont été perpétrés par les personnes les plus significatives dans la vie de l’enfant dans des étapes de grande vulnérabilité et de construction de soi. Ces évènements traumatiques répétés excédaient les capacités de l’enfant à protéger son bien-être psychique et son intégrité. Il en est de même pour la négligence, ce qui a pu avoir comme impact de compromettre le développement de l’enfant.
Certains de mes patients ont des souvenirs très vifs des agissements traumatiques de leurs parents. Pour d’autres, ce n’est qu’une fois parvenu à l’âge adulte, que les évènements, qui avaient été oubliés, leur reviennent à la mémoire. Ou encore, ces évènements prennent un nouveau sens et sont définis et revécus émotivement comme ayant été abusifs ou négligents. Mais certains des ces survivants de la maltraitance et de la négligence ne viennent pas consulter pour leur passé traumatique, car leur expérience de vie infantile faisait partie d’une réalité quotidienne familière et normale ; ils n’y trouvent rien de notable. De plus, plusieurs patients n’ont jamais perçu leur famille comme ayant eu une influence nocive sur eux. D’autres ont un grand besoin de préserver une image positive de leurs parents ; ils protègent ainsi leur propre image d’eux-mêmes et conséquemment leur identité. Ces personnes sont préoccupées par leur humeur anxieuse ou dépressive ou par les difficultés qu’ils vivent dans leurs relations de couple ; elles veulent améliorer la régulation de leurs émotions et leurs relations interpersonnelles.
Je réponds toujours aux besoins et préoccupations des mes patients tels qu’ils les expriment, sans tenter de les convaincre que la source de leurs difficultés réside dans leur passé traumatique. Je cherche à créer une relation de confiance et, au rythme des personnes, les aide à identifier et réguler leurs états émotifs.
Voici les impacts fréquents d’un passé d’abus ou de négligence :
Des difficultés dans la régulation des émotions;
L’évitement des émotions pénibles par la dissociation, la consommation ou la compulsion;
Une mauvaise estime de soi;
Des difficultés dans les relations interpersonnelles.
Ces symptômes de base sont très généraux, et ce ne sont pas toutes les personnes avec un passé d’abus ou de négligence qui ont tous les symptômes avec un degré égal de sévérité ; il y a de grandes différences dans la variété et la sévérité d’une personne à l’autre.
L’histoire d’abus ou de négligence crée des états persistants d’anxiété, ou de colère ou de dépression. Les personnes sont souvent habitées par des états chroniques de grande détresse émotionnelle ; les émotions sont vécues comme des vagues avec des pics d‘intensité. Souvent mes patients me disent : « J’ai des émotions très pénibles qui m’envahissent tout à coup, je ne sais pas d’où elles viennent, je ne sais pas pourquoi je les ai, et je ne sais pas comment m’en défaire ». Même s’ils vivent des périodes au cours desquelles les émotions sont atténuées, ils disent qu’elles sont toujours là, prêtes à ressurgir à tout moment.
Chez certaines personnes, il y a parfois un sentiment de « catastrophe appréhendée », leur stress et leur angoisse expriment la quantité d’énergie qu’ils doivent consacrer à éviter le danger imminent. Chaque expérience négative dans leur vie professionnelle ou personnelle vient confirmer leurs craintes chroniques.
La peur de l’abandon peut être une forme de catastrophe appréhendée vécue très intensément, cette terreur peut être pire qu’un danger externe comme une agression…
Lorsque l’expérience vécue par l’enfant était constituée d’agressions et de menaces, cela a créé un état constant d’adaptation vigilante et défensive. Les interactions familiales ont conditionné l’enfant à se focaliser sur les dangers et la survie au lieu de l’apprentissage, il a appris à éviter les dommages plutôt que de s’ouvrir à des expériences nouvelles. Devenus adultes, ils ont conservé cet état de vigilance, même s’ils n’en ont plus besoin ; ces réactions d’alerte surgissent sans raison apparente et plusieurs symptômes d’angoisse et de panique y sont reliés. Leurs réponses à la menace, rapides et automatiques, impliquent des portions primitives du cerveau, escamotant les parties impliquées dans des adaptations plus complexes ; ces réactions de survie sont pré – conscientes et s’effectuent en une fraction de seconde. Ces personnes se plaignent souvent que leurs émotions sont hors de leur contrôle.
Certains enfants ont réagi en apprenant à faire face au danger, mais ont appris en même temps à ne pas ressentir. Certains survivants de l’abus ont développé une sorte d’anesthésie affective, parfois vécue comme une absence d’empathie, par les proches. Ils ont par contre d’excellentes capacités de résolution des problèmes, sont très efficaces au travail ; leur enfance leur a appris qu’ils devaient se débrouiller seuls.
D’autres ont appris à ressentir, mais ne savent pas comment faire face aux difficultés. Ces personnes sont constamment habitées par la peur et l’insécurité, elles se sentent démunies, ce qui les met à risque de dépendance affective et d’exploitation, car elles recherchent des personnes qui vont les sécuriser.
Une autre émotion très importante, souvent négligée, est la honte, une honte paralysante, très souvent liée à la peur ; les personnes se méprisent elles – mêmes. C’est une émotion très forte, pas toujours exprimée spontanément ; elle est l’expression émotive de la mauvaise estime de soi (vous trouverez plusieurs articles à ce sujet sur ma page).
Ma priorité est d’aider à accroître, le plus rapidement possible, leurs capacités à identifier leurs fortes émotions puis à les moduler, plutôt que de chercher à les éviter. Il existe plusieurs techniques qui sont proposées pour aider à moduler et réguler leurs émotions.
Je suggère parfois des exercices à faire à la maison.
Pour favoriser l’expérience de ressentir et nommer l’émotion, je demande par exemple aux personnes d’écrire leurs émotions au lieu de les agir ou de les fuir. Par exemple, nous je demande de diminuer un comportement compulsif et d’écrire ce qui est ressenti. Le recours au journal des émotions ou la rédaction d’une lettre à un proche (parent abuseur, ex-conjoint, etc.), mais sans la leur envoyer, sont d’autres moyens.
Lorsque les émotions deviennent trop pénibles, les personnes vont chercher à les éviter de plusieurs façons. Je pense qu’essayer d’éviter les émotions produit l’effet contraire, parce que la suppression accroit les affects négatifs et augmente l’activation physiologique.
Supprimer ou éviter les pensées, sentiments ou comportements a pour effet que ce qui est supprimé devient intrusif et prend une valeur négative ; en somme, plus on essaie de fuir ou de supprimer les émotions, plus elles s’amplifient ; il faut donc les affronter.
C’est pourquoi je demande aux personnes en consultation, quand ils se sentent prêts, de se laisser envahir par l’état de panique, de détresse ou de honte. Le lien de confiance doit être solidement établi afin que les personnes se sentent suffisamment en sécurité pour accepter de faire ce qui est contre nature pour elles.
Parfois j’utilise la métaphore de se laisser flotter sur le dos dans un fort courant de rivière ; c’est épeurant, mais je suis sur la rive et je les accompagne. Provoquer de façon délibérée un accroissement de la détresse signifie que l’on est un peu plus en contrôle de ses émotions au lieu de les subir contre sa volonté.
Souvent j’utilise la technique de Désensibilisation des Chocs Émotionnels par les Mouvements Oculaires.
Si on peut accroître le malaise on peut aussi accroître délibérément le bien-être.
Ainsi je les aide à identifier les activités qui les font se sentir bien (marche, musique, activité physique) et les encourage à les pratiquer souvent afin de développer le réflexe de s’auto-réconforte.
Lorsque ils n’arrivent pas à identifier d’activités, j’utilise la technique de visualisation dirigée qui crée un monde de fantaisie pour provoquer le bien-être.
Ayant progressivement acquis la capacité à réguler leurs émotions et à créer par eux-mêmes des états de bien-être intérieur, les patients sont prêts à remplacer les émotions de peur, de colère ou de honte par la tristesse, qui, elle, est une émotion normale.