Nos fragilités…

Nos fragilités

Jusqu’ici, tout allait bien.
Depuis neuf mois, nous vivions comme en apesanteur.
Choyé, aimé, nourri, flottant voluptueusement dans une poche tout confort. Cette improbable bulle commença soudain à nous enserrer de manière imprévisible et clairement désagréable.
Il nous fallut alors trouver une issue, traverser un canal inconnu, comprimé comme une éponge. Et naître sous d’autres latitudes, selon d’autres règles.

Ce paradis perdu, où tous nos besoins étaient satisfaits sans le moindre effort, est à la source de notre première fragilité. Et pour cause : nous naissons totalement dépendants et inachevés.
L’homme n’est pas le seul mammifère à avoir besoin de parents pour survivre, mais le temps d’apprentissage chez lui est particulièrement long : environ six ans pour les acquisitions de base permettant la survie, plus une dizaine d’années pour les plus complexes.

Paradoxalement, nous vivons dans une société ultracompétitive, qui nous exhorte à être toujours plus forts, refoulant notre vulnérabilité, assimilée à de la faiblesse. Pourtant, au moment de la maladie, d’une séparation ou d’un orage, celle-ci nous apparaît évidente.
Et si nous essayions aussi de la percevoir comme une ressource ?

Sans notre fragilité native, il n’y aurait pas de langage pour entrer en relation avec cet autre dont nous avons tellement besoin à l’aube de notre vie.
Pas de langage, donc pas de transmission de l’expérience, et pas de mémoire de l’humanité.
L’amour, l’amitié, l’empathie pointeraient aux abonnés absents. Sans la reconnaissance de notre fragilité, pas de questions ni de doutes non plus. Donc pas de science ni de philosophie. Pas de littérature, de poésie, de théâtre, de cinéma…

Notre identité même – ce fameux moi dont nous souhaiterions souvent qu’il soit homogène, solide, cohérent –, est faillible, ondoyante et diverse.
Une représentation monolithique de notre identité serait bien loin de notre réalité psychique.

Nous sommes fragiles parce que nous sommes faits de conflits intérieurs. Si cela rend parfois nos décisions difficiles, cela nous permet aussi de nous adapter, de comprendre des points de vue opposés, de bouger, changer, chercher, découvrir.

Si nous n’étions pas fragiles, nous ne nous comprendrions tout simplement pas. Accepter de l’être, c’est savoir que je ne me réduis pas à ce que je suis, mais que je peux penser autrement que je pense, ressentir autrement que je ressens.
En réalité, je suis où la pensée et le désir me viennent. Accepter cela, c’est accepter nos contradictions plutôt que les refouler.
Et apprécier la diversité des angles.

Nos fragilités, il est vrai, ne sont pas toujours douces à vivre. Loin de là. À défaut d’être canalisées, elles nous condamnent aux circonvolutions et aux mélancolies. Reconnues et utilisées, elles peuvent devenir une force. Associées à certaines activités, elles permettent en effet d’exprimer toute la sensibilité qu’elles supposent.
Chacun peut, à sa mesure, les transcender par une activité créatrice.
Prendre un stylo, un pinceau, une souris, un instrument, voire une feuille de papier pour en faire un masque africain, et voilà nos failles qui se cristallisent et nous renforcent.

De nos vulnérabilités naissent nos diversités, nos possibilités, nos forces. Chacun de nous, à son gré, peut ainsi se fixer ses propres règles pour vivre sereinement sa vie…
Se reconnaître fragile, en somme, et en éprouver du plaisir.
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